Santé mentale des agriculteurs : une étude Inserm alerte
66 % des agriculteurs du Grand-Est souffrent d'anxiété, selon une enquête inédite menée auprès de 1 148 exploitants.
Anxiété, dépression, idées suicidaires : la santé mentale des agriculteurs est alarmante. Une étude Inserm confirme ce que beaucoup pressentaient.

Contexte et enjeux
La souffrance psychologique des agriculteurs français fait régulièrement l'objet de témoignages médiatiques, mais manquait jusqu'ici de données scientifiques précises à l'échelle régionale. L'équipe Inspiire de l'Inserm à l'Université de Lorraine a lancé fin 2024 le projet Cagriment (Capacité d'agir des agriculteurs pour améliorer leur santé mentale), financé par la Mutualité sociale agricole (MSA).
L'objectif : dresser un état des lieux chiffré de la santé mentale des agriculteurs du Grand-Est, puis codévelopper avec eux des actions concrètes d'amélioration. Les caisses MSA de la région ont envoyé un premier questionnaire à environ 50 000 exploitants, salariés et retraités agricoles âgés de 18 à 75 ans. Au total, 1 148 personnes ont répondu — bien au-delà du minimum requis (418 répondants) pour garantir la précision statistique.
« Ce niveau de participation suggère que les agriculteurs ont envie de faire entendre leur voix sur cette problématique », souligne Florian Manneville, épidémiologiste et coresponsable scientifique de l'étude. Ce chiffre constitue en lui-même un premier résultat encourageant : la parole se libère.
Que révèlent les chiffres sur l'anxiété et la dépression ?
Les résultats de cette première vague (T0) confirment les inquiétudes : la santé mentale des agriculteurs du Grand-Est est dégradée. L'anxiété mesurée via l'échelle HADS (Hospital Anxiety and Depression Scale) touche 66 % des répondants : 42 % présentent une anxiété certaine, et 24 % une anxiété probable.
Côté dépression, 45 % des agriculteurs sont concernés, dont 20 % de manière certaine. Le stress perçu, évalué par l'échelle PSS (Perceived Stress Scale), se situe quant à lui à un niveau modéré en moyenne.
Mais le chiffre le plus préoccupant concerne les idées suicidaires : 28 % des agriculteurs interrogés en ont, dont 8 % de manière élevée. Selon les chercheurs, la probabilité d'avoir des pensées suicidaires est sept fois plus élevée chez les agriculteurs que dans la population générale des 18-85 ans.
« Nos répondants sont à 64 % des hommes et ont 50 ans en moyenne, un biais est donc possible, tempère Florian Manneville. Mais il ne peut pas expliquer à lui seul une telle différence. » Abdou Omorou, médecin épidémiologiste, ajoute : « Si d'aventure on avait des résultats biaisés, ce serait dans le sens d'une sous-estimation des problèmes », car les agriculteurs les plus en difficulté n'ont probablement pas répondu au questionnaire.
Ce que ça change pour les patients
L'étude Cagriment met en lumière plusieurs facteurs qui dégradent la santé mentale des agriculteurs :
- La vulnérabilité sociale (précarité) est le facteur le plus fortement associé à l'anxiété, la dépression et au stress perçu.
- Le fait d'être une femme, d'avoir un faible niveau scolaire, d'être jeune ou d'avoir la responsabilité d'une exploitation augmente également les risques.
- Le type d'exploitation joue un rôle : les éleveurs présentent davantage d'idées suicidaires, et ceux qui combinent polyculture et élevage semblent plus touchés par l'anxiété et la dépression.
À l'inverse, un facteur protecteur émerge : le locus de contrôle interne, c'est-à-dire la perception qu'ont les agriculteurs de maîtriser les événements qui les touchent. Quand ce sentiment augmente, les idées suicidaires, la dépression et l'anxiété diminuent. « Autrement dit, quand je suis maître des événements qui arrivent autour de moi, j'agis de manière favorable sur ma santé mentale », explique Florian Manneville.
Le projet Cagriment prévoit deux autres vagues de mesure (T1 et T2) pour balayer une année complète, puis un volet de codéveloppement d'actions avec les agriculteurs eux-mêmes. L'objectif : les rendre acteurs de l'amélioration de leur propre santé mentale.
Points de vigilance et nuances
Cette étude porte sur une population spécifique (Grand-Est, répondants volontaires à 64 % masculins, âge moyen 50 ans) et ne peut être généralisée à l'ensemble des agriculteurs français sans précaution. Les chercheurs soulignent que les agriculteurs les plus isolés ou en grande souffrance n'ont probablement pas participé, ce qui pourrait conduire à une sous-estimation du phénomène.
Par ailleurs, les différences entre types d'exploitation (élevage, polyculture) restent « à la limite de la significativité », selon les auteurs. Des études complémentaires seront nécessaires pour affiner ces résultats.
Enfin, cette étude ne propose pas de solution immédiate, mais s'inscrit dans une démarche de recherche participative à moyen terme. Les actions concrètes seront élaborées dans un second temps, en lien avec les agriculteurs eux-mêmes.
Ce qu'il faut retenir : l'étude Cagriment apporte des données chiffrées inédites sur la santé mentale des agriculteurs du Grand-Est. Elle confirme une souffrance psychologique massive, avec deux tiers d'agriculteurs touchés par l'anxiété et un taux de pensées suicidaires sept fois supérieur à la population générale. La précarité sociale et le sentiment de ne pas maîtriser les événements sont les principaux facteurs de risque. La suite du projet visera à coconstruire des actions concrètes avec les agriculteurs pour améliorer leur bien-être psychologique.
Sources utilisées
Article reformulé par la rédaction Acturiaz d'après Inserm (publié le 18 juin 2026).
⚠️ Cet article est rédigé à titre informatif. Il ne remplace pas l'avis d'un professionnel de santé. En cas de détresse psychologique ou d'idées suicidaires, contactez le 3114 (numéro national de prévention du suicide) ou un professionnel de santé.
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